mercredi 21 mars 2018

Les sonnets


  • L'Olive

Les préfaces successives de l'Olive reprennent la polémique de la Défense et illustration : Du Bellay a à cœur de prouver que le français peut aller plus loin que le latin et que l'italien : la référence première de la poésie de Du Bellay est Pétrarque. Les métaphores, les thèmes sont empruntés largement au chantre de Laure.
Le thème de la « belle matineuse » (la femme qui à l'aurore fait honte au soleil par sa beauté, ce qui explique que l'astre rougisse de confusion…) est directement emprunté aux Italiens, Pétrarque ou Rinieri – et, transmis par Du Bellay, sera repris par Ronsard, Olivier de Magny et, plus tard, Malleville ou Voiture : de même que les châteaux de la Loire sont une transposition de ce que les Français avaient vu en Italie, de même la poésie de Du Bellay, en s'inspirant de thèmes à la mode, crée un genre.
L'année suivante, soixante-cinq poèmes s'ajoutaient aux cinquante premiers, et la construction idéaliste (on baigne alors dans un néoplatonisme) devient évidente : le recueil est orchestré par le temps liturgique séparant Noël de Pâques – de la naissance à la Résurrection – et de nombreux poèmes (« Si notre vie est moins qu'une journée… ») témoignent d'une réflexion mystique manifeste.
La forme même, le sonnet, est alors toute nouvelle : il vient d'être importé en France par Marot et Mellin de Saint-Gelais, et personne ne s'est encore risqué à en composer un recueil entier. Il y a de l'audace à imiter, donc à sembler tenter de dépasser le maître. Mais la construction raffinée de l'Olive en est finalement plate et factice. Même si Du Bellay restera empreint de pétrarquisme, c'est avec une certaine lucidité sur le côté conventionnel et le manque de sincérité de ce genre de poésie qu'il déclarera vouloir en finir avec les métaphores fleuries du goût italien – auxquelles pourtant il ne renoncera pas – et vouloir « d'amour franchement deviser » (Contre les Pétrarquistes, 1553).

  • Les Regrets

C'est avec le lyrisme des Regrets que Du Bellay prend sa stature définitive dans l'histoire de la poésie française. À Rome, le poète s'est senti en exil – comme Ovide lorsqu'il composa les Tristes, dont « regrets » semble être la traduction.
L'essentiel des 191 sonnets des Regrets tourne autour de la mélancolie née de l'éloignement. Rien d'étonnant si le plus célèbre de ces sonnets est le fameux « Heureux qui comme Ulysse… », où l'Angevin pleure sur l'ennui de son séjour romain. Mais ce serait un peu réducteur que de limiter le recueil à une déploration narcissique. Plongé au cœur des intrigues diplomatiques qui accompagnent, dans les années 1555-1557, les diverses successions papales et les tensions militaires de la péninsule, Du Bellay se livre également à une critique acerbe du milieu dans lequel il évolue – faisant, ainsi, rimer « église » avec « feintise ».
Enfin, les Regrets sont en même temps le premier recueil de poésie française qui joue sur une « mise en abyme » de l'art poétique : l'auteur combine la forme très corsetée du sonnet et le goût de la litanie pour énumérer tout ce à quoi il renonce, et conclure, par une pointe inattendue – d'autant que tout le poème est une démonstration de virtuosité inspirée : « Et les Muses, de moi, comme étranges, s'enfuient. »

  • Les Antiquités

Les Antiquités de Rome, composées au même moment, brodent plus classiquement sur le thème du temps destructeur de toutes choses, et de la vanité de la gloire. Rome n'est plus, à cette époque, la « capitale de l'univers » qu'elle fut autrefois. Pillée plusieurs fois par les Germains au ve s., par les Sarrasins au ixe s., par les Normands au xie s., la ville papale s'était rebâtie à l'écart des ruines au xve s. – avant que les troupes de Charles Quint ne la mettent à nouveau à sac en 1527.
C'est dans une ville dévastée que Du Bellay passe ses années d'ambassade. D'où ses références aux « poudreux tombeaux » de la grandeur romaine, « que chacun va pillant ». Les poèmes sont emplis de références, encore une fois, à l'Arioste, à Virgile, à Homère. Mais la dédicace à Henri II (qui faisait collection d'« antiques », comme on disait alors) prouve assez le projet de leçon politique – quoique là encore, une inquiétude plus personnelle se fasse jour :
« Espérez-vous que l'œuvre d'une lyre
Puisse acquérir telle immortalité ? »

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